Suzhou River
Aka6T | 27.02.2005
aka
Suzhou He | Chine / Allemagne | 2000 | Un film de Lou Ye | Avec Zhou Xun, Jia Hongsheng, Hua Zhongkai, Anlian Yao, An Nai, Zhou Xhun

Tourné dans l’illégalité au cœur d’un Shanghai
underground et méconnu,
Suzhou Riverne peut laisser indifférent. Dans sa forme, tout d’abord, son image DVgrésillante, les tressautements de la caméra au poing et son montagesaccadé. Dans le fond, également, qui brouille les pistes, mêle lesgenres et les personnages, fusionne acteur et spectateur. Déconcertant.On adhère ou non. D’aucuns trouveront la référence à
Vertigode Hitchcock trop appuyée, d’autres au contraire loueront la téméritédu jeune Lou Ye. Il casse les codes, contourne la censure, et s’ancreindéniablement dans cette 6ème génération de réalisateurs chinois, aucinéma contemporain, social, rebelle. Le soin apporté à cetteproduction (
pourtant petit budget), l’originalité de la mise en scène et des comédiens magnifiques en font à mon avis un très digne représentant.
Deux histoires d’amour, l’une vécue par le narrateur,l’autre qu’il semble avoir inventée, finissent par se mêler, unies parle physique semblable de deux femmes. A travers Shanghai, Mardarrecherche obstinément Moudan, son amante, qui lui a échappé après unedispute. Le narrateur, qui met en scène cette histoire, se retrouvevite impliqué, car Moudan ressemble étrangement à Mei Mei, sa proprecompagne.

Si les thèmes du double et de quête obsessionnelle font évidemment écho au
Vertigo d’Hitchcock, le traitement narratif ainsi que les méandres de l’histoire rendent ce
Suzhou Riverbeaucoup plus ambigu. La majeure partie du film est montrée du point devue du narrateur qui se retrouve hybride de réalisateur et despectateur. Ce parti pris rend douteux la réalité de l’histoire d’amourentre Moudan et Mardar, pourtant véritable sujet du film. La rencontrede Mardar avec Mei Mei et le narrateur, qui marque la collision desdeux histoires est encore plus déstabilisante et brouilledéfinitivement la frontière entre réalité et fiction, vérité etmensonge. «
Ma caméra ne ment pas » affirmeironiquement en préambule le narrateur vidéaste. On est en droit d’endouter, même si Xun Zhou, exceptionnelle, réalise la performance dejouer successivement les deux personnages féminins, physiquementidentiques et pourtant si différents. Plutôt que de s’interroger sur laréalité de l’histoire, qui pourrait bien être une fantaisie issue del’imagination d’un narrateur qui reste dans l’ombre pour tirer lesficelles, il est préférable de se laisser porter par le destin desprotagonistes, par une trame qui coule telle la rivière du titre.
La rivière Suzhou pourrait bien être le personnageprincipal du film. Témoin privilégié des vies, des bonheurs et desdrames qui se déroulent sur ses rives, elle est également porteuse deces histoires, qu’elle charrie au travers de ses eaux opaques etqu’elle influence par sa seule présence. Centre géographique du film,elle est aussi partie prenante de l’histoire, recueillant Mei Mei, quivit sur une péniche, ainsi que Moudan, qu’elle fait disparaître dansses flots. La rivière et ses eaux sombres, métaphore de la vie, estdonc l’origine et la fin, recelant, cachés aux yeux de tous, lesmultiples destins d’hommes et de femmes passés et à venir. La volontéde Lou Ye de filmer autour de la rivière Suzhou conditionne égalementla vision qu’il donne de Shanghai. Loin des clichés de la villenouvelle et moderne, on découvre une ville grisâtre, bétonnée et sale.Les conditions d’illégalité dans lesquelles le film a été tournérévèlent ce Shanghai
underground et influencentégalement le style de la réalisation. L’utilisation au poing d’unecaméra DV, le cadrage approximatif, l’image instable, tout concourt àla facture documentaire de l’œuvre. Le cadrage approximatif à hauteurd’homme et la subjectivité du point de vue facilitent l’implication duspectateur - voyeur passif - dans l’histoire ainsi que son attachementaux personnages.

Cesderniers se veulent caractéristiques de la jeunesse chinoise de la findes années 2000. En quête de repères, désorientés par l’évolutiondébridée de leur pays, ils sont pris entre tradition et modernité. Lesdédoublements du film (
Mei Mei/Moudan, le narrateur/Mardar)et la présence d’un personnage sans visage insistent sur cette perted’identité. Plus encore, le narrateur, qui se réduit finalement à unnuméro de téléphone taggé au pochoir sur les murs de Shanghai, ressentle besoin de vivre à travers l’histoire d’un autre (
qu’il met lui-même en scène). Mi ironique, mi sérieuse, Mei Mei avouera même à Mardar cette quête d’identité : «
Suis-je celle que tu cherches ? » Cette interrogation fait écho à un autre grand thème cher à Lou Ye, la solitude. La quasi-absence du mot «
amour »dans le film est surprenante. Les protagonistes recherchent plutôt lacompagnie, et craignent par-dessus tout cette solitude. Ils hantent lesbars, attirés par des néons fluorescents, seule touche de couleur d’unfilm aux tons ocre, ternes, mélancoliques.
En dépit de cette mise en images maussade et de certains mouvements de caméra exagérément saccadés,
Suzhou River est une superbe relecture du
Vertigode Hitchcock. Original dans sa forme comme dans son contenu, le filmintègre en outre nombre de thèmes contemporains chers aux réalisateurs« clandestins » de la 6ème génération. Alors, comme le narrateur dansle final, fermons les yeux et laissons nous porter en attendant que larivière de la vie - et Lou Ye - nous amènent leur prochaine histoire...

Editéen DVD simple ou en coffret prestige chez One Plus One, on ne sauraittrop conseiller le coffret, comprenant deux films supplémentaires,
Shower et
Beijing Bicycle,ainsi qu’un essai sur le cinéma chinois passionnant. Du point de vuetechnique, l’image est fidèle au tournage DV avec un minimum de défautde compression et le son stéréo très correct. Complétée d’une brèveanalyse, d’un court-métrage inédit et des traditionnelles bande-annonceet filmographies, c’est une belle édition pour découvrir le film dansles meilleures conditions