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[亚洲 Asiatique] L’île nue

L’île nue

L’île nue
aka Hadaka no shima | Japon | 1961 | Un film de Kaneto Shindo | Avec Tonoyama Taiji, Horimoto Masanori, Otowa Nobuko, Tanaka Shinji
La réédition en DVD de L’île nueest l’occasion de redécouvrir cette oeuvre de Kaneto Shindo, cinéastequelque peu oublié en occident. Réalisateur contemporain de Kurosawa,mais toujours en activité, il fût parmi les premiers à créer sa propresociété de production en 1951, après les conflits au sein de la Toho etles purges rouges au moment de la guerre de Corée, se permettant ainsiun choix plus personnel de ses sujets et bénéficiant aussi d’une plusgrande marge de manoeuvre.
Ancien assistant de Kenji Mizogushi sur Les 47 Roninset scénariste à ses débuts, il co-écrit notamment pour Mikio Naruse etYasuzo Masumura. Il est l’exemple type du réalisateur ayant débuté dansl’immédiate après-guerre et s’étant appuyé sur le système de productionindépendante dont il est l’un des promoteurs, en lien avec lesmouvements politiques gauchistes, où il a beaucoup milité, comme uncertain nombre de ses contemporains (Tadashi Imai, Satsuo Yamamoto, Sekikawa Hideo...).Très tôt, il s’est préoccupé du problème des paysans et des pauvresgens. Frappé de plein fouet par la crise du début des années 20, il dûtlui-même chercher du travail après la faillite de la ferme paternelle.Ainsi la question de la vie des paysans sans terre est un problèmecrucial pour Shindo. En 1961, sa société de production, la Kindaï EigaKyokai, connaît de graves difficultés financières et ne peut sepermettre de tournage dans un studio de Tokyo. Il opte alors pour unprojet qu’il juge volontiers "anti-commercial" et choisit de filmer uncouple de paysans au travail, sur une minuscule île aride de l’archipelde Setonakaï.
Aprèsun panoramique du relief côtier de l’île, la camera s’approche de laterre aride tel un observateur lointain. A l’aube, nous observons auloin les silhouettes minuscules, tels des insectes, d’un paysan (Taiji Tonoyama) et de sa femme (Nobuko Otowa, héroïne de la plupart des films de Shindo)naviguant à la godille sur une modeste barque en bois. A leur arrivéesur la terre ferme, ils déchargent de grandes barriques en bois qu’ilsvont remplir d’eau à la rivière bordant le village. Chargeantpéniblement les sceaux accrochés à leur palanche, ils repartent endirection d’une petite île. A leur arrivée il portent les sceaux surles chemins escarpés de l’île, se déhanchant sous l’effort. A leurapproche, deux enfants se précipitent pour nourrir les animaux, veillerau fourneau, et préparer le repas, afin qu’il soit prêt à l’arrivée desparents. Après avoir vite avalé son petit déjeuner, l’aîné attrape sonsac d’écolier et se dirige vers la barque, accompagné de sa mèrechargée d’une paire de barriques vides qu’elle remplira de nouveau à laprochaine escale. Ainsi va le rituel existentiel de la vie familialequi se répète en silence, rythmé par le déhanchement des paysansportant leur sceaux chargés, toujours plus haut sur les terres arides.
Tableau contemplatif sur le labeur paysan, L’île nuese présente comme une véritable curiosité cinématographique. En effet,le parti pris du réalisateur est de développer une histoire sansdialogues. S’inspirant de l’expressivité des films muets, il choisit dese concentrer sur la photographie, le cadrage et le montage audétriment d’un scénario minimaliste. Palliant à l’absence de dialogues,le bruissement du vent dans les feuilles, le son des baguettesrenforcent l’approche naturaliste du réalisateur. A cela s’ajoute l’unedes clés de la réussite du film, la partition musicale de HikaruHayashi, jeune compositeur à l’époque et qui composa pour la premièrefois une mélodie originale, travaillant en étroite collaboration avecle réalisateur. Faisant écho au cycle du labeur des paysans, le thèmeprincipal - véritable leitmotiv -, est utilisé de façons différentestout au long du film, à partir de subtiles variations exprimant tour àtour tout le prisme des émotions humaines.
Si L’île nuereste une réussite, c’est avant tout par sa forme. En effet, laphotographie du film est soignée à l’extrême et le choix d’un noir etblanc volontairement contrasté renforce la poésie et la beautéintemporelle des images. La nature, personnage secondaire est filmée defaçon symboliste : un couché de soleil évoque la tristesse du coupleaprès le deuil de leur enfant. Le film est parsemé de contre-jourssplendides frisant parfois le maniérisme. A la manière du néo-réalismeitalien, dont l’influence était encore vive à l’époque, Shindo fond sespersonnages dans le paysage, adoptant un point de vue documentaliste (seul les deux acteurs principaux sont professionnels). Les acteurs (Tonoyama est d’origine insulaire)incarnent à merveille la souffrance humaine et l’effort répétitif, etleur performance sera applaudie par la critique au festival de Moscouen 1961. Si Shindo parvient à rendre cette histoire à la trame siélémentaire intéressante et jamais ennuyeuse, c’est aussi grâce à unmontage très élaboré. Lorsqu’il filme les paysans gravissant l’étroitchemin chargés des sceaux, il dilate le temps et nous montre l’effortrépété, filmant le geste sous une variété d’angles ; le cadrage parfaitfaisant poindre l’émotion à chaque plans.
Si la beauté formelle de L’île nueest indiscutable, en revanche, le qualifier de chef d’oeuvre comme cefût le cas en 1961 lorsqu’il remporta le prix du festival de Moscou estbien excessif. On peut aisément comprendre ce qui motiva un teljugement, compte tenu du contexte politique de l’époque et l’aspectexotique du film (très peu de films japonais étaient diffusés à l’époque en occident). Un film que Nagisa Oshima qualifia de "image que les étrangers se font des japonais" [1].Le propos de Shindo n’est pas de faire un film sur le monde paysan oula glorification du travail. Sa préoccupation est avant tout d’ordreesthétique, mais non sans conscience politique. Gauchiste reconnu, iln’est pas difficile de déceler dans son poème pastoral, une certainecritique de la modernité (la scène où la famille découvre la télévision lors d’une excursion en ville) ainsi q’une apologie des valeurs traditionnelles, de l’unité de la famille et de la persévérance face à l’adversité.
Paradoxalementce qui fait la réussite du film - sa beauté formelle -, est aussi cequi nuit à la portée de son propos. L’absence de dialogues, si elle sejustifie la plupart du temps, devient à la fin un "truc" de cinéaste,affaiblissant l’épaisseur et la psychologie des personnages.L’expressivité de certaines scènes tombe parfois dans un certainréalisme primaire (l’enterrement du fils cadet), évitant néanmoins l’écueil du sentimentalisme. A la même époque l’approche d’Imamura dans La Femme Insectequi, utilisant le style documentaire pour décrire avec force etréalisme la vie des milieux les plus défavorisés, apparaît beaucoupplus convaincante. De même, on préférera Onibaba, du même Shindo, dont la photographie n’a rien a envier à L’île nue, incursion dans le fantastique aux préoccupations plus sexuelles. Hors dans L’île nue,le désir et l’émotion sont absents au profit d’une utopique abnégationau travail, rendant peu crédible cette fable bucolique à notre époquedésenchantée. Il n’en reste pas moins un ciné-poême "tout public" dontla simplicité et l’humanisme atteignent à l’universalité.

[1] Donald Richie "A Hundred Years of Japanese Film", Editions Kodansha, 2001.

L’île nue est notamment disponible en DVD (zone 2 - PAL) dans la collection "Les introuvables" de Wild Side Video.
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