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Une syllabe n'est cependant pas forcément un mot

Une syllabe n'est cependant pas forcément un mot

Une syllabe ne représente pas forcément un lemme (qu'on prendra ici au sens d'« entrée du dictionnaire », c'est-à-dire, de manière plus courante, un « mot ») mais presque toujours un morphème. En effet, si tel était le cas, cela signifierait qu'à chaque lemme d'une langue correspondrait un caractère. Or, un dictionnaire comme le Grand Robert répertorie, pour la langue française, environ 80 000 lemmes. Il serait impossible d'imaginer une langue nécessitant autant de signes différents. On l'a dit plus haut, un lecteur moyen du mandarin n'a pas besoin de tant de caractères pour lire et écrire sa langue : 2000 sont en effet suffisants. De plus, certains caractères n'ont pas de sens autonome.

On conçoit donc deux cas de figure pour illustrer l'inégalité entre caractère et lemme :

    * certains caractères ne renvoient pas à un lemme ;
    * de nombreux lemmes s'écrivent avec plusieurs caractères (ce qui réduit d'autant le besoin en caractères différents).

Caractères grammaticaux

Certains caractères, en effet, n'assurent pas le rôle de mots renvoyant à une notion concrète ou abstraite indépendante du contexte et n'ont pas de sens autonome ; c'est le cas des particules, comme 了 le qui, entre autres, indique qu'un procès (« action verbale ») est nouveau (下雨 xià yǔ : « il pleut » → 下雨了 xià yǔ le : « maintenant, il pleut », « voilà qu'il pleut ») et des suffixes servant à construire un énoncé, comme 的 de, particule subordonnante comparable à la désinence 's en anglais : 我的茶 wǒ-de chá « moi-[possession] thé » = « le thé de moi », « mon thé ». Les caractères comme 了 ou 的 ne peuvent donc pas s'employer seuls : ils doivent faire partie d'un énoncé minimal. Ce ne sont que des morphèmes grammaticaux qui, seuls, sont intraduisibles sans une périphrase.

Caractères non autonomes

D'autres caractères désignent bien une réalité abstraite ou concrète mais, dans la langue parlée moderne, ne peuvent plus s'employer isolément. Ils n'existent plus qu'en composition avec d'autres caractères pour former un lemme complet. C'est là une évolution de la langue parlée par rapport à la langue classique dans laquelle chaque caractère renvoyait à un lemme.

Par exemple, en langue courante, 孩 hái, qui renvoie à l'idée d'« enfant » ne s'utilise pas seul. On doit le faire suivre de 子zǐ, utilisé comme suffixe (voir plus bas) et prononcé dans ce cas zi : 孩子 hái-zi. Le sens du lemme composé reste cependant « enfant ». Chaque caractère du lemme renvoie isolément à un sens, mais celui-ci n'est pas forcément suffisant, de même que -garou en français ne s'emploie que dans le mot composé loup-garou ou, en anglais, cran- dans cranberry. Le cas est cependant bien plus fréquent dans les langues chinoises que dans les langues occidentales.

Caractères vidés de leur sens

Certains caractères, enfin, ont une valeur sémantique quasi nulle voire nulle. Trois cas de figure se présentent :

    * ce sont des suffixes (comme 兒/儿 -er ou 子 -zi) ;
    * il s'agit de caractères à valeur phonétique pure (comme 阿 ā dans 阿拉伯 ālābó « arabe ») ou dotés d'un sens qu'ils perdent entièrement ou partiellement pour servir à la transcription de sons ou de mots d'emprunt.
Suffixes

Les suffixes de formation morphologique sont assez rares dans les langues chinoises, principalement en raison de la pauvreté morphologique de ces langues isolantes. Cependant, certains, principalement 兒/儿 -er et 子 -zi (on pourrait aussi citer 頭/头 -tou), sont d'usage fréquent. Le premier est détaillé dans l'article Suffixe -er. Il suffit ici de savoir que c'est, de plus, le seul caractère qui, en mandarin, ne soit pas syllabique. Quant au second, il sert principalement à former des noms : 女子 nǚ-zǐ, « femme », 筷子 kuài-zi, « baguettes ». Pris isolément, 兒/儿 se prononce ér et signifie « fils », 子 se lit zǐ et renvoie au sens d'« enfant ». On voit que dans des lemmes comme 錯兒/错儿 cuòr, « être dans l'erreur » ou 筷子 kuài-zi, « baguettes », ni 兒/儿 ni 子 n'ont le sens de « fils » ou d'« enfant ».
Caractères phonétiques

Ils servent surtout à représenter des onomatopées, des noms propres (chinois ou non) et des mots d'emprunt étrangers : du fait des multiples contraintes subies par la syllabe en mandarin, il n'est pas possible d'emprunter des mots étrangers ou de transcrire des sons directement sans les transformer, parfois de manière très importante, en syllabes chinoises, qu'il faut alors représenter par un ou plusieurs caractères. La transcription sera donc phonologiement et graphiquement très éloignée du mot d'origine, en cas d'emprunt.

De tels caractères de transcription peuvent parfois ne servir qu'à cela et n'avoir aucun sens. Dans d'autres, cas ils ont bien un sens, lequel est plus ou moins évacué.
Onomatopées et interjections

Parmi les caractères vidés de leur sens, on trouve nombre d'onomatopées et d'interjections, qui sont souvent formées au moyen du radical (ou clef) de la bouche, soit 口. Ce radical peut indiquer qu'il s'agit d'un caractère purement phonétique. Par exemple, le chat fait 咪咪 mīmī ou 喵喵 miāomiāo (qui se lit, du reste, quasiment miaou-miaou) et la souris 吱吱 zīzī. Tous ces caractères utilisent le radical de la bouche qui signifie grosso-modo : « à prononcer à peu près comme le reste du caractère sans en garder le sens » (ce sont donc des idéo-phonogrammes). En effet, on reconnaît, dans l'ordre, les caractères 貓 māo (auquel, dans l'onomatopée, on a ôté le radical des félins, 豸), 米 mǐ et 支 zhī, qui signifient respectivement « chat », « riz » et « branche ». Il est évident que le sens intrinsèque de ces caractères est gommé dans l'onomatopée (même si 喵 et 貓 restent liés de manière efficace mais fortuite : il se trouve que le nom du chat, en chinois, ressemble à celui de son miaulement). Ainsi, dans la phrase 小貓叫“喵喵” xiǎo māo jiào « miāomiāo », « le petit chat fait “miaou” », il n'est pas possible de traduire : *« le petit chat fait “chat-chat” ». Toutes proportions gardées, cela reviendrait, en français, à utiliser un signe spécifique pour marquer qu'un mot doit être lu comme une onomatopée : « le canard fait “côîn-côîn” » (= « à ne pas comprendre comme coin dans “le coin de la table” »).

Pour d'autres onomatopées, rien n'indique graphiquement, au moyen du radical de la bouche, qu'ils n'ont pas de sens mais transcrivent un son. C'est le cas pour 乒 pīng et 乓 pāng qui, utilisés ensemble, forment l'onomatopée 乒乓 pīngpāng comparable à notre « ping-pong ».

Dans d'autres cas, ce sont des caractères « normaux », possédant un sens complet, qui sont utilisés comme onomatopées. Rien n'indique alors graphiquement qu'ils doivent être interprétés comme tels, outre le contexte et le fait qu'ils font souvent partie d'une expression composée : si 丁東/丁东 dīngdōng (le son représenté est assez clair...) est composé d'un premier caractères surtout phonétique (utilisé principalement dans des noms propres chinois, dans la traduction du prénom de Tintin, 丁丁 Dīngdīng, et dans d'autres emplois plus rares), le second, dans un autre contexte, se traduirait par « est » (par opposition à « ouest »).
Termes bouddhistes

Au sein des mots d'emprunt se trouvent des transcriptions bouddhistes de termes sanskrits ou pāḷi, importés de longue date (au VIIe siècle de l'ère chrétienne pour certains). Or, si, premièrement, les langues indiennes et chinoises sont phonologiquement très dissemblables, les caractères choisis pour rendre les phonèmes de ces langues ont, secondement, changé de prononciation au cours des siècles, ce qui masque leur valeur de caractères phonétiques. Ils sont, dans ce contexte, « vidés de leur sens ». Par exemple, actuellement, les deux mots 般若 et 波羅蜜 se prononcent bōrě (prononcer à peu près po-jeu) et bōluómì (po-louo-mi). Ils rendent les termes sanskrits pāḷi pañña (pagna, en sanskrit prajña, pradj-gna) et pāramitā (avec /r/ roulé), signifiant « sagesse » et « perfection ». La distance entre les signifiants sanskrit et chinois est maintenant énorme. En moyen chinois, cependant, ces termes devaient se prononcer à peu de chose près pan-nyak (pa-gnak) et pa-la-mjit (pa-la-myit), ce qui est bien plus proche (reconstructions du moyen chinois selon William H. Baxter, An Etymological Dictionary of Common Chinese Characters, version électronique du 28 octobre 2000). Enfin, la lecture actuelle de ces caractères est, dans ces mots, particulière. Dans d'autres contextes, en effet, 般 se lit bān et non bō et signifie « sorte », 若 vaut ruò, « sembler », au lieu de rě. Les autres caractères se prononcent toujours de la même façon, cependant : 波 vaut bien bō et signifie « (une) vague », 羅 luó « collecter » et 蜜 mì « le miel ».

On peut citer d'autres termes bouddhistes célèbres transcrits du sanskrit :

    * 三菩提 sānpútí (moyen chinois : sam-bu-dej), sanskrit saṃbodhi, « illumination, éveil parfait » ;
    * 菩提薩埵 pútísàduǒ, abrégé en 菩薩/菩萨 púsà (moyen chinois : bu-dej-sat-thwa / bu-sat), sanskrit bodhisattva (púsà, du reste, a été emprunté en français pour donner poussah, « jouet à bascule » puis « gros homme ventru ») ;
    * 佛陀 fótuó (moyen chinois phjut-thwa), abrégé en 佛 fó, sanskrit buddha.
Emprunts aux langues modernes

Les emprunts aux langues modernes fonctionnent sur un principe plus complexe : il est en effet possible soit de transcrire phonétiquement le mot en chinois (procédé choisi pour les onomatopées et les termes sanskrits), soit de le traduire. Par exemple, le mot pour microphone est 麥克風/麦克风 màikèfēng (emprunté à l'anglais) qui, caractère par caractère, n'a aucun sens (soit « blé », « gramme », « vent »). C'est bien là une transcription, dans laquelle le sens des caractères est évacué. Le mot peut cependant être aussi traduit, de manière imagée. Dans ce cas, il se dit 話筒/话筒 huàtǒng, « tube de parole ». Souvent, l'adaptation du mot étranger joue sur les deux tableaux : c'est une adaptation phonétique dans laquelle les caractères sont choisis avec soin et gardent, de manière plus ou moins présente, un sens rappelant celui du mot : c'est le cas pour « vitamine », importé de l'anglais sous la forme 維他命/维他命 wéitāmìng qui, traduit, donne « préserver sa vie ». En effet, même quand les caractères sont censés être « vidés de leur sens » pour n'être utilisés que phonétiquement, ils gardent pour le lecteur un rapport virtuel avec leur sens premier. Le Chinois semblent alors préférer ne pas agir au hasard et sélectionner avec soin les caractères.
Prénoms et noms propres étrangers

On comprend pourquoi il n'est pas possible d'écrire facilement des prénoms et noms propres étrangers en chinois. Il faut, de la même façon, soit les traduire (ce qui est bien plus difficile) soit les transcrire phonétiquement (en choisissant des caractères qui en rappellent la prononciation, avec toutes les difficultés phonétiques inhérentes aux langues chinoises en prenant garde à ce que le résultat renvoie à un sens positif voire propitiatoire, ou du moins qui ne soit pas ridicule. Par exemple, Lucie (étymologiquement liée à la lumière, lux en latin), pourrait devenir :

    * traduction : 明朗 Mínglǎng « clair, limpide » (sans aucun lien avec le signifiant [lysi]) ;
    * transcription : 旅細 Lǚxì, prononcé [lyɕi] ([si] n'étant pas possible en mandarin) et signifiant à peu près « le chemin est raffiné ».

Quand le nom propre ou le prénom à traduire appartiennent à un domaine plus large (noms des hommes célèbres, par exemple, ou de pays étrangers), la traduction est officielle et ne peut être choisie par le locuteur. C'est le plus souvent une transcription, dans laquelle les caractères utilisés phonétiquement, bien que vidés de leur sens, peuvent être choisis pour leurs connotations évocatrices et laudatives. Ainsi, le nom de la France est 法國/法国 Fǎguó, celui de l'Allemagne 德國/德国 Déguó et celui de l'Angleterre 英國/英国 Yīngguó. Dans ces trois noms étrangers, le deuxième caractère, 國/国 guó signifie simplement « pays » (on a là encore un autre type de transcription). C'est le premier qui donne un indice phonétique : /fa/ pour F(r)a(nce), /dɤ/ (prononcer entre de et do en français) pour Deu(tschland) et /iŋ/ pour Eng(land). 法, 德 et 英, cependant, signifient dans d'autres contextes, respectivement, « loi », « vertu » et « bravoure ». La traduction virtuelle de ces noms de pays, à laquelle il n'est pas possible de ne pas penser car, outre 英, les autres caractères sont d'un emploi assez fréquent, serait alors « pays de la loi », « pays de la vertu » et « pays de la bravoure ». Les noms d'hommes célèbres n'échappent pas à ce mécanisme : Victor Hugo est transcrit par 雨果 Yǔguǒ (prononcer à peu près u-kouo), virtuellement : « fruit de la pluie », et De Gaulle par 戴高樂/戴高乐 Dàigāolè (à peu près taï-kaou-leu), « respecter la grande joie ». Il est évident que ces traductions n'ont aucun sens en soi : elles restent du domaine de la connotation.

Dans de nombreux cas, cependant, on utilise des caractères dont le sens virtuel est entièrement gommé, voire des caractères purement phonétiques : si le Yemen est rendu par 也門/也门 Yěmén qui, traduit, n'a plus aucun sens évocateur (« aussi » et « (la) porte »), l'Arabie saoudite se dit 阿拉伯, Ālābó, où 阿 n'a pas de sens et les deux suivants signifient, dans d'autres contextes, « tirer » et « frère aîné du père ».

Plus récemment la traduction de noms de marques étrangères est devenu un enjeu commercial majeur, marqué par le double impératif phonétique/sémantique. La chaîne de distribution française Carrefour est par exemple devenue 家乐福, jialefu, qui signifie « maison joie bonheur ». Toutefois, la traduction intégralement sémantique est parfois choisie, comme pour la chaîne d'hôtels My home, dont le nom est traduit en chinois par 如家, « comme chez soi ».
Merci beaucoup
C est extrait de quoi ?

[ Last edited by  Colette74 at 18-10-2006 11:07 ]
Merci 大S !
"Les hommes politiques, c'est comme les trous dans le gruyère : plus y a de gruyère, plus il y a de trous, et malheureusement, plus il y a de trous, eh bien moins il y a de gruyère."
[Coluche]

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