Les lemmes composés ne sont pas des rébus
Il ne faudrait cependant pas croire que le sens des lemmes composés découle directement des caractères qu'ils comportent : les sinogrammes ne forment pas des rébus. Il n'est donc pas possible de deviner à tous les coups le sens d'un composé (exactement comme pour les mots composés d'autres langues : un porte-monnaie pourrait, en français, tout aussi bien désigner un convoyeur de fonds qu'une étagère destinée à recevoir des piécettes).
Certains sont limpides (les composés chinois se lisent à rebours des composés français quand ils sont déterminatifs : de la fin vers le début, comme en anglais : bookshop « livre + magasin » → « magasin de livres » → « librairie » ou bien on additionne le sens des deux termes dans l'ordre de lecture ; cette notion est décrite dans Mot composé) :
* 飯店/饭店 fàndiàn « repas + échoppe » → « échoppe pour les repas » → « restaurant » ;
* 茶館/茶馆 cháguǎn « thé + établissement » → « maison de thé » (lieu où l'on sert le thé chinois).
D'autres, formés au moyen de suffixes dont la valeur sémantique est pleine (au contraire de 兒/儿 -er, 子 -zi et 頭/头 -tou), se déchiffrent aussi très facilement :
* 者 -zhě forme des noms d'agent : 學者/学者 xuézhě « apprendre + [celui qui...] » → « celui qui apprend » → « savant, érudit » ;
* 長/长 -zhǎng forme des noms de dirigeants : 家長/家长 jiāzhǎng → « famille + dirigeant » → « chef de famille », etc.
Les composés pouvant se comprendre aisément se retrouvent dans toutes les classes lexicales. On peut par exemple citer un verbe comme 出國/出国 chūguó « sortir + pays » → « partir à l'étranger », ou un adverbe comme 一時/一时 yìshí « un + moment » → « pendant un instant ».
Dans la plupart des cas, pourtant, le sens ne se laisse pas deviner. Les caractères peuvent cependant garder un lien d'évocation plus ou moins lointain. L'exemple le plus courant de ce phénomène somme toute normal est 東西/东西 dōngxī, composé des points cardinaux « est » et « ouest » et signifiant... « chose » (rien n'interdirait de penser qu'un tel composé pourrait aussi signifier « grande étendue », « totalité » voire « parcours du soleil »). En effet, les sinogrammes notent des langues (ici le mandarin), lesquelles sont donc caractérisées par l'arbitraire du signe linguistique.
On pourrait multiplier les exemples à l'envi, et ce pour toutes les classes lexicales :
* noms : 書法/书法 shūfǎ « livre + loi » → « calligraphie », 圖書/图书 túshū « carte + livre » → « ouvrage écrit », 山水 shānshuǐ « montagne + eau » → « paysage » ;
* pronoms 大家 dàjiā « grand + famille » → « tout le monde », 多少 duōshǎo « nombreux + peu » → « combien ? » ;
* adverbes : 從來/从来 cónglái « depuis + venir » → « toujours », 非常 fēicháng « non + souvent » → « très », 馬上/马上 mǎshàng → « cheval + dessus » → « sur un cheval » → « immédiatement » ;
* verbes 說明/说明 shuōmíng « parler + lumière » → « expliquer », 希望 xīwàng « espérer + regarder au loin » → « espérer », etc.
Cette liste n'est bien sûr pas exhaustive. De cette absence de limpidité des composés, qui sont très fréquents en chinois parlé (mais très rares en chinois classique, où l'égalité un caractère = un lemme est la règle), découle l'une des principales difficultés de lecture.